Voici comment, par une lettre du 21 germinal an VI
(10 avril 1798), il apprit à son père cette grave décision :]
a Vous avez peut-être, dérivait-il, ouï parler d’une expé-
» dition secrète dont le public ignore complètement le but;
» et dont je ne sais que la moindre partie. Il est question
» d’un très grand voyage scientifique, politique et militaire.
» Les uns lui donnent pour terme les îles de l’Archipel nou-
» vellement acquises à la République, d’autres Constanti-
» nople, d’autres enfin l’Italie. Toujours est-il constant
» qu’il part pour ce voyage un grand nombre de savants,
» les plus distingués dans les diverses branches de la phi-
» losophie, tels que mathématiciens, minéralogistes, chi-
» mistcs, naturalistes, astronomes, ingénieurs géographes,
» ingénieurs des ponts et chaussées, des mines, ingénieurs
» militaires, etc., etc. Il paraît constant aussi que l’expédi-
» tion est accompagnée de vingt-cinq mille hommes de
» troupes. J’oubliais de vous dire encore que des politiques
» prétendent qu’il est question de couper l’isthme de Suez,
» pour établir une communication entre l’Océan et la mer
» Méditerranée. Au reste, pour laisser de côté toutes ces
» conjectures, et en venir au fait, je suis de cette expédi-
» tion. Je pars avec quatre de mes collègues à l’École des
» ponts et chaussées, deux ingénieurs ordinaires, deux in-
» génieurs en chef et un inspecteur général. Mes appointe-
» mens me seront toujours payés à l’école; mes frais de
voyage me le seront aussi, et, outre cela, je recevrai un
» supplément d’appointemens, eu égard à la besogne extra-
» ordinaire dont je serai chargé. Mon grade d’ingénieur
» datera du moment de mon départ de l’école, de manière
» qu’au retour du voyage, j’aurai droit à des places dans
» l’intérieur de la République. On ne sait rien de positif
» sur sa durée, qui probablement dépendra de la réussite ou
» de la non-réussite de l’expédition. On croit qu’il pourra
» durer deux ou trois ans. Tout cela, au reste, n est que
» conjecture.
» Il faut maintenant que je vous dise quelles sont les rai-
» sons qui m’ont déterminé à faire une pareille folie, si
» toutefois c’en est une. D’abord, c’est un désir de voyager
» que je nourris depuis longtemps, et que, dans aucune
» circonstance, je ne pourrais, à coup sûr, réaliser aussi
» avantageusement ; ensuite, l’ardent désir d’acquérir de
» l’instruction, de l’expérience^ enfin la conviction intime
» que j’ai, que ce voyage ne peut que m’être utile.
» J’ai été encore déterminé par l’exemple de beaucoup
» de personnes qui abandonnent fortune, femme, enfans, et
» des places brillantes, et par le conseil de personnes qui
» s’intéressent réellement à moi, que je crois assez mes
» amies, pour ne pas me proposer un pareil voyage, s’il
» pouvait m’être préjudiciable (car la personne qui m’en a
» fait la proposition est instruite sinon tout à fait, au moins
» en grande partie, de l’objet de l’expédition, mais elle n’a
» pu m’en révéler le secret).
» On m’avait proposé d’abord de partir comme géomètre,
» mais j’ai préféré de partir comme attaché à l’École des
» ponts et chaussées. Mon départ sera probablement très
» prompt. Il est présumable que je recevrai incessamment
» des ordres pour me rendre à Toulon ou à Flessingue, ports
» de mer où il paraît que l’on s’embarquera. Si je dois aller
» m’embarquer à Toulon, comme je le désire et l’espère, je ferai en sorte d’aller à Brienon en passant, car notre route
» est de passer par Auxerre. »


